theâtre

Omon-Mi

de Ousmane Aledji Compagnie Agbo NKoko, mis en scène par Ousmane Aledji

Malgré la mondialisation et tout le charabia qui l’accompagne, l’Afrique noire surtout, conserve avec beaucoup de jalousie des pratiques séculaires devenues avec le temps, des valeurs cultuelles et culturelles fortement présentes voire incontournables dans le fonctionnement harmonieux de nos sociétés. Au Bénin et dans d’autres pays de l’Afrique Noire le pouvoir du géniteur (père ou mère) sur l’enfant relève d’un pouvoir divin. Dans certaines sociétés, (sorcières) le géniteur a droit de vie et de mort sur son enfant. Dans d’autres, un enfant qui naît avec des dents ou par le siège doit être sacrifié aux dieux. Dans d’autres encore, les jumeaux sont des dieux auxquels il faut faire des cérémonies particulières avant leur premier contact avec le soleil sinon les parents sont frappés de malédiction. .../... Faut-il au nom d’un degré de civilisation qu’on voudrait atteindre se renier et rejeter en bloc l’irrationnel contenu dans chaque culture ? Que jeter ? Que conserver ? Pourquoi le choix ? Comment le reconnaître ? Omon-mi est un voyage d’exploration des naissances et de l’accueil réservé à l’enfant en général et aux enfants dits sorciers dans nos sociétés.

Note explicative

Le contexte local

Au Bénin, comme partout, la modernité interroge les traditions, et les tenants des deux conceptions de la vie s’affrontent à coups d’arguments. Les sages des deux bords savent bien que le dialogue seul peut être fructueux, que l’on ne peut effacer les racines profondes d’un peuple au risque de lui ôter son âme, mais également que la tradition ne peut se figer sous de fallacieux prétextes identitaires. Les sages des deux bords savent bien que la sagesse consiste à garder ce qui fait sens à la vie des sociétés et à abandonner ce qui ne fait plus sens, ce qui est mortifère. Les sages de toutes les cultures du monde savent que ce travail doit se faire avec beaucoup de patience, de l’intérieur. Toute injonction extérieure étant plus souvent traumatisante qu’efficace, il faut le faire en permanence, partout, sous tous les cieux ; aucune culture, aucune civilisation ne pouvant se targuer de détenir une vérité universelle. Le Bénin, comme ses voisins est habité par des ethnies différentes, qui s’identifient non seulement par leur langue, mais aussi par leurs croyances et leur rites, rites qui gèrent la vie humaine de son début jusqu’à sa fin, et même après, qui gère aussi le monde de l’au-delà.

Comme partout en Afrique, l’enfant tient une très grande place, mais sa naissance peut se faire messagère des dieux ou des forces surnaturelles. Certaines ethnies suppriment les enfants dont la naissance leur semble hors de la normale : ces enfants dits sorciers risqueraient de porter malheur à toute la communauté. Mais tel signe mortifère dans telle société peut revêtir une autre signification dans telle autre. Mais la conscience collective de l’humanité change, l’affirmation des droits de l’homme et de l’enfant, comme de la femme progresse et interpelle toutes les cultures, dans un contexte de globalisation qui n’est heureusement pas porteur que d’éléments critiquables.

La pièce d’Ousmane Aledji traduit la lutte âpre que mènent les femmes que l’on veut priver de leurs enfants. Elle montre aussi l’évolution de la société, qui, interpellée par l’extérieur, parvient cependant à un règlement interne, non traumatisant au regard des coutumes traditionnelles. Au-delà de l’appel aux signes divinatoires, c’est l’interprétation du chef traditionnel, soucieux d’entendre tous les membres de son territoire, et d’oeuvrer pour leur bien, qui conduit à la prise de conscience collective. Alors la situation peut changer sans traumatisme social, et l’enfant maudit parce que différent devient un enfant reconnu, devant qui on s’incline en respectant la différence.

Les langues utilisées :

Le choix d’utiliser les langues parlées ne pouvait être autre. Impossible de traduire la tension de la pièce, l’atmosphère traditionnelle, la violence des échanges dans d’autres langues que celles qui « font » l’originalité intrinsèque de chaque ethnie. Mais c’est en langue commune, le français d’Afrique qu’il fallait accompagner le spectateur africain ou extra africain. Cette langue commune, revisitée par les locuteurs africains, permet à tous les peuples du Bénin de partager ensemble sur un sujet important, et de partager cette réflexion avec les peuples de l’Afrique de l’Ouest, du centre, de l’Afrique du Nord, et au-delà avec le vaste monde de la Francophonie.

Quelques gestes traditionnels à connaître pour suivre la pièce :

- la présence des legbas : (stylisées ici par les plus grandes des poupées) : statuettes érigées à l’entrée d’un village ou d’une case, représentant un fétiche protecteur et doté de forces maléfiques.

- le recours au chef traditionnel, toujours porteur d’une coiffe : il peut être un roi, un chef coutumier, un prêtre de religion traditionnelle. Prosternation obligatoire des adeptes ou des sujets devant lui.

- des gestes spécifiques : utilisation de la poudre de kaolin dans les rites. Elle attire les forces, protège, fait fuir l’ennemi. Consommation de noix de cola : usage extrêmement répandu de ce fruit sacré utilisé dans tous les rites. Prépare celui qui se met en communication avec les esprits. Consultation de l’oracle : le bokonon (le devin) jette un chapelet de noix de cola. La position des fruits, côté face ou pile définit des figures qui permettent d’interpréter les signes du fa, c’est à dire du destin.

L’agencement complexe des 16 signes de base permet de définir plus de 256 figures que seul le bokonon peut interpréter.

- l’espace du sacré défini par le cercle dessiné au sol, représente ici l’espace reconnu à l’enfant désormais intégré au village malgré sa différence. L’enfant ainsi reconnu, devient par sa différence, signe du divin. Symboliquement, tous, y compris le roi, se prosternent devant lui.

- le nom attribué à l’enfant : ici Bassi. Chaque enfant Béninois se voit attribuer à sa naissance un nom traditionnel, à l’issue d’une cérémonie spécifique. Le nom est donné par le bokonon après consultation de l’oracle. Il reprend souvent un nom déjà porté par un ancêtre. Ce nom voisine donc avec le prénom choisi par ses parents en fonction de leurs goûts. Ex, une fille s’appellera Bivo Jeannette. Jeannette = choix des parents. Bivo, prénom donné par l’oracle signifiant « tout est fini », car l’enfant arrivée dans une famille en proie à des disputes devient signe imposé de réconciliation.

L’interpellation finale.

Ousmane Aledji a tenu à rajouter une seconde partie, très courte à sa pièce, comme un envoi, une interrogation à partager entre tous. Il se réfère aux pratiques de la société occidentale, et à l’état de son développement scientifique et technologique, à la pratique de l’assurance sociale et l’assistance médicale généralisées. Ainsi, une amniocentèse permet de détecter dès 3 mois les anomalies génétiques qui affectent un embryon. Le coût de la prise en charge d’un enfant handicapé est très élevé, et sa gestion au sein de la famille occidentale, est lourde. Aussi les parents peuvent–ils, en cas de diagnostic défavorable, décider un avortement « thérapeutique ». Ces attitudes, qui engendrent parfois des abus, provoquent dans les sociétés occidentales des prises de position divergentes, au nom de l’éthique, de la religion, de la liberté etc. … Partout, l’acceptation ou le refus de la différence, au nom de motifs religieux, sociaux ou personnels, suscite des débats et entraîne des choix difficiles. Les problèmes secrétés par toutes les sociétés sont mis en dialogue: làbas,le statut de la femme par exemple, ici, la ghettoïsation de certains quartiers dits sensibles.