JDA1

    théâtre

    Journal d'une autre

    de Isabelle Lafon, Johanna Korthals Altes

    Le Journal d'une autre qui a fait l'objet d'un premier travail en février 2008, est créé cet été 2009 au Théâtre Paris-Villette. Ce spectacle a été adapté par Isabelle Lafon et Valérie Blanchon à partir du journal de Lydia Tchoukovskaïa, où les liens d'amitié et intellectuels, avec la poétesse russe Anna Akhmatova, prennent une large place. Il s'agit de la seconde mise en scène d'Isabelle Lafon. Le spectacle débute au moment où Lydia rend visite pour la première fois à Anna Akhmatova. C’est une visite pour “affaire“. Ce qui, dans le langage codé qu’elle utilise pour rédiger ses notes, signifie qu’elles vont échanger des renseignements sur leurs démarches pour faire libérer le mari de Lydia et le fils d’Anna, arrêtés depuis peu.

    Lydia Tchoukovskaïa, écrivain et critique, décide de tenir le journal de ses rencontres avec Anna Akhmatova, la grande poétesse russe. Celui-ci débute en 1938 en pleine période de purges staliniennes pour se terminer en 1962, neuf ans après la mort de Staline. Nous partons donc de ce journal "Notes sur Anna Akhmatova" qui va durer sur plus de vingt ans avec une interruption de dix années. Anna Akhmatova est interdite de publication et son fils est dans un camp. Le mari de Lydia a été arrêté. Rencontre de deux destins ? Amitié entre « la poétesse » et celle qui l’admire ? Solidarité tacite ? Aucun mot ne se pose sur ce qui se passe entre ces deux femmes. Elles savent que se parler c’est se sauver. Alors elles parlent, de poésie, littérature, fourchettes introuvables et plus tacitement de leur époque. Faire que le poème continue c’est tenir envers et contre tout. Anna Akhmatova ne peut garder chez elle les poèmes qu'elle écrit. C’est trop dangereux. Elle demande à Lydia de les apprendre par cœur, puis elle les brûle. Ce geste terrible et bouleversant éclaire ce qui les lie.

    Plus que tout, l’activité clandestine - qui consiste pour Lydia à apprendre par cœur les poèmes qu’Anna écrit avant de les brûler - les attache l’une à l’autre. Les discussions sur la poésie, la littérature, la politique ou la survie, le partage des révoltes et des deuils, des anecdotes ou des sachets de thé, le mélange du trivial et du sublime forment le contenu de ces entretiens. Comment aborder ce qu'elles tissent ensemble ? Le rapport des deux actrices doit s'inventer comme le rapport entre ces deux femmes s'est inventé, au fur et à mesure de leur nécessité. C'est peut-être ici que le théâtre prend tout son sens. Dans cette proximité, cette clandestinité, cette parole qui continue malgré tout.. Parler, c'est continuer.

    De dessous quelles ruines je parle, De dessous quels décombres je crie, (...) Et je claquerai les portes éternelles, Pour toujours. Et quand même on reconnaîtra ma voix. Et quand même de nouveau on la croira. Anna Akhmatova

    Le rapport entre les deux actrices se tisse comme le rapport ente ces deux femmes et le théâtre prend là son sens, dans cette proximité, cette pudeur, cette clandestinité.

    Revenir toujours. C’est une manie de revenir au spectacle, de le creuser après l’avoir éprouvé et traversé en représentation - l'année passée au théâtre paris-Villette. Cette fois-ci il y a un changement, Journal d’une Autre se poursuit avec une nouvelle comédienne Johanna Korthals Altes. Je profite de cette variation comme d'un élan. Comme si ce gros recueil, « Notes sur Anna Akhmatova », demandait qu'on soit souple et qu'on adapte notre démarche au livre autant que le livre s’adapte à nous. La venue de Johanna me permet de m’approcher une fois encore des choses qui me tiennent à cœur, de ce qu’on pourrait nommer mon point de vue. J’ai toujours l’impression que le théâtre se fait au bord de quelque chose. Au bord de la scène, au bord des mots, au bord de ce qui échappe. Et il s’agit bien de ne pas s’en échapper, de cette situation terrible que vivent ces deux femmes en pleine époque stalinienne, dans cette petite chambre minable et froide de l'appartement communautaire. Cette histoire raconte aussi le froid, la pauvreté, la création dans des conditions rudes et inimaginables. Reconstituer au théâtre la pauvreté avec un luxe de décor serait absurde. On ne peut travailler qu'à "mains nues", il n’y a pas d'autres moyens pour ces deux femmes et il n'y en aura pas d'autres pour nous. Pas de bande son, une table, deux ou trois tabourets, un éclairage simple, deux lampes de poche et nous face à ça. En face de ça. Se parler était risqué mais elles se parlent et par leurs étranges discussions elles se créent un abri de mots. Leur relation, les dates qui ponctuent le récit, puis des bribes de dialogue et par moment le silence et les poèmes qui se chuchotent. Et soudain une marge d’improvisation, ce que Marina Tsvétaeïva, autre grande poétesse russe, nommait « le risque de la liberté »

    Processus de travail… Cela prend différentes formes : reconstitution de scènes dialoguées, monologues cités in extenso, lectures directes, souvenirs de lecture, récits, scènes imaginaires, poèmes… Elaborer le texte en même temps que les répétitions est d’une certaine façon constitutif de notre mise en scène.

    Adaptation… .../... chercher à nous saisir des mouvements profonds du texte - l’enquête initiatique, la clandestinité, la résistance, le passage du temps, le quotidien et la grande histoire, l’écriture - pour les transposer en moteurs dramatiques. Saisir ce qui profondément se joue au cours des « Entretiens » : cette apparition de l’une par l’autre. Essayer de l’éprouver pour nous-même, par les moyens et dans l’immédiat du théâtre. Essayer, à deux sur le plateau, l’une par l’autre, l’une pour l’autre, de faire naître et d’animer, fugitivement ou durablement, ces figures pour, peut-être, arriver à en faire des « personnages ». Créer leurs conditions d’apparition pour que ces « personnages » fassent leur propre récit. Choisir de travailler une « écriture documentaire » par le jeu de l’incarnation. Faire resurgir, en mettant nos pas dans ceux de ces deux femmes, les gestes, les sensations, la vision de cette période inimaginable. Superposer la quête des protagonistes et des interprètes dans leurs efforts pour rendre compte de ce moment de l’histoire.

    Forme du spectacle… Pour donner à voir ce qui est tu dans le récit (ce qui est censuré, ce qui est codé, ce qui est embelli, rêvé, imaginé par la narratrice) il faut aussi imaginer, déduire, émettre des hypothèses. Cette notion d’essai, d’hypothèse, est à la fois un processus de travail et le cadre final du spectacle. La question : « Comment prendre la parole d’une autre ? » restera ouverte dans la représentation. Pour cela, il est nécessaire de procéder par glissement du temps présent au temps du livre, de « elle » à « je », de la citation à l’appropriation… etc.

    Espace et son… En partant de l’idée d’une chambre exiguë d’appartement communautaire, d’un espace à la fois protecteur et fragile, nous nous situerons dans un espace commun, partagé avec le public (pas de séparation scène-salle). Une « pièce » autorisant la confidence, la proximité, l’utilisation d’objets simples. Le rapport au monde extérieur sera traité sous forme « d’incursions ». Par les lettres reçues, les coups de téléphone, les journaux qui marquent l’avancée du temps, et par le son. Les bruits des voisins : conversations, cris, radio, téléphone dans le couloir. Et « le bruit du temps » : la rue, les villes, la langue russe, le vent et la neige... Nous aborderons aussi cet autre versant du son : l’écoute. Le jeu du micro qui capte sans diffuser, l’enregistrement, la surveillance, et les silences ou les sons qui viennent les déjouer. Le traitement de l’espace et du son visera à faire sentir comment d’un espace réduit et sous surveillance, on s’échappe pour fabriquer un espace de liberté.

    Ce que dit la presse

    L HUMANITE LE 4 FEVRIER 2008-02-05 S’absorber de l’autre par temps de peur. Résistance . Journal d’une autre, d’après Notes avec Anna Akhmatova de Lydia Tchoukovskaïa, est un instant de théâtre simple, sensible et exigeant. La Russie ne lit plus aujourd’hui sous le manteau la poétesse Anna Akhmatova. Reste le poème Requiem, dédié aux victimes du stalinisme, qui n’y est toujours pas publié… De son vivant (1889-1966) l’auteure connut la pire censure. Dès 1925, elle est officieusement interdite, avant d’être mise à l’index jusqu’en 1940. En 1946, sur injonction de Jdanov, elle est exclue de l’Union des écrivains soviétiques et, partant, interdite d’édition et de diffusion. Ses mots cependant se transmettent, bourdonnent ça et là… Dès 1938, au coeur des purges staliniennes, Anna Akhmatova a la visite régulière d’une autre femme de lettres, souvent menacée aussi, Lydia Tchoukovskaïa (1907-1996), qui vient « pour affaire » : pour échanger des informations sur les moyens de libérer le mari de Lydia et le fils d’Anna, récemment arrêtés. Le premier sera fusillé très vite, sa femme l’apprendra des années plus tard ; le second reviendra après dix ans de déportation. Les deux femmes se parleront. Beaucoup. De poésie, de littérature bien sûr, de politique encore, de résistance individuelle et de révolte. Et il y a la prose : le thé, les gâteaux à partager quand il y en a, le tumulte d’une mère battant son enfant dans l’appartement communautaire d’Anna. Lydia, plus jeune, écoute Anna qu’elle admire et qui la vampirise parfois. Très vite, elle note le détail de leurs entretiens. Entre ces deux femmes aussi, un « rituel beau et douloureux » : Lydia apprend par coeur les poèmes d’Anna, qui les brûle. Sur ces Notes avec Anna Akhmatova se sont penchées Isabelle Lafon et Valérie Blanchon. La première nous avait laissés sans voix en 2002 avec Igishanga, d’après le livre de Jean Hatzfeld, Dans le nu de la vie - Récits des marais rwandais. Elle est ici Anna, longtemps silencieuse. Car Lydia (Valérie Blachon, solaire, pondérée, douce et forte) d’abord raconte : Anna, qui mettra en lumière un peu de ce qu’elle est, elle, Lydia, qui sacralise trop l’acte d’écrire qui est déjà jaillissement nécessaire chez son aînée. D’Anna, elle écrit finalement le journal, l’âme. Ce motif-là frémit dans le jeu précis, sensible des comédiennes, qui font la part belle aux sensations, et dans les improvisations, qu’elles ont greffées au texte où il a fallu déchiffrer l’autocensure, ldit. Assis autour d’elles, com- me chez elles, le spectateur pénètre le lien de plus en plus étroit de ces deux femmes : c’est que le rapport des actrices s’est créé, construit au fur à mesure de leurs rencontres. La mise en scène des deux comédiennes est efficace et sans esbroufe, qui passe avec naturel du présent au temps du récit. Bravo à la lumière joueuse de Patrice Lechavellier qui semble par sa mobilité vive venger les corps assignés à résidence. Mais déjà les mots tendus d’interrogations fécondes, sinueuses, et avec eux le rire qui déleste les nerfs à vif, ne cédaient rien à la clandestinité, à la peur. Aude Brédy

    LIBERATION le vendredi 15 février 2008

    Résistance poétique en chambre sous Staline Théâtre. A Paris-Villette, un huis clos tiré de l’amitié entre l’écrivaine russe Lydia Tchoukovskaïa et son aînée Anna Akhmatova. Le Journal d’une autre d’après «Notes avec Anna Akhmatova» de Lydia Tchoukovskaïa, ms. Valérie Blanchon et Isabelle Lafon, au Théâtre Paris-Villette. Jusqu’au 16 février. Le Journal d’une autre, c’est cette chronique que l’écrivain russe Lydia Tchoukovskaïa tint près de vingt ans durant de ses entretiens avec la poétesse Anna Akhmatova, de dix-huit ans son aînée. Depuis ce jour de novembre 1938 où elle se rendit chez elle «pour affaire» jusqu’après 1956, année du rapport Krouchtchev et de la sortie de clandestinité pour les deux opposantes au régime stalinien. Ces «affaires» qui les réunissent ne sont autres que des renseignements qu’elles échangent pour faire libérer le mari de Lydia et le fils d’Anna. Mais leurs rendez-vous clandestins consistent surtout pour Lydia à apprendre par cœur les poèmes qu’Anna, exclue de l’Union des écrivains soviétiques et interdite de diffusion, brûle aussitôt après. Ainsi, de jeune admiratrice, elle devient le soutien, la mémoire et le seul espoir de cette figure de la résistance qui ne se résigne pas au silence. Un lien presque fusionnel se tisse au-delà de l’amitié. Au fil des pages que Lydia noircit quotidiennement, le récit de sa propre vie disparaît bientôt au profit de celle de l’«autre». Dans la petite salle du Théâtre Paris-Villette, où seule une quarantaine de spectateurs peut prendre place, on s’y croirait vraiment. Dans cet appartement communautaire d’Anna, traversé par les bruits et les cris des voisins, où les deux femmes échangent soucis du quotidien et, à mots couverts, bribes de poèmes et inquiétudes politiques. Valérie Blanchon et Isabelle Lafon quittent bientôt le «elle» pour endosser le «je», opérant ces changements de focale par glissements successifs, toujours à juste distance. Jusqu’à l’avènement de la langue russe, chaude et mélodieuse dans la bouche d’Isabelle Lafon, et de cette grande lassitude sur le visage de l’actrice, qui d’un coup nous fait voir la douleur, l’intransigeance aussi, de cette grande dame des lettres russes dont les maris successifs furent fusillés ou déportés et dont le fils passa dix ans en camp. Deux tables, quelques livres, des quartiers de clémentines partagés, une étreinte rapide laissent entrevoir la force vitale du rapport qui unit les deux femmes. Les actrices sont remarquables. Particulièrement Isabelle Lafon, qui offre au personnage d’Akhmatova une vérité poignante. Sans doute parce qu’elle porte ce projet depuis plus de dix ans. Connue surtout pour ses rôles chez Frédéric Fisbach, Valérie Blanchon s’est pleinement engagée dans l’aventure, simple et précieuse. Maïa Bouteillet

    Rue89 (Paris) le 6 février 2008 Jean-Pierre Thibaudat Zakouskis ► Les deux Anna. "Entretiens avec Anna Akhhmatova", c’est le titre d’un livre publié par Lydia Tchoukovskaïa. Traduit il y a un quart de siècle chez Albin Michel, il est le pendant de "Contre tout espoir" de Nadejda Mandelstam, la veuve du poète proche d’Akhmatova. Lydia fut l’amie et la confidente de la grande poétesse russe de Saint Pétersbourg. Elles se sont connues dans les pires années staliniennes: le mari de Lydia a été arrêté (on va le fusiller), le fils d’Anna vient de l’être, elles vont s’épauler, se fâcher, se retrouver. En haut d’un escalier, les deux actrices, Valérie Blanchon et Isabelle Lafon nous accueillent comme chez elles, dans une pièce où sont disposées des chaises disparates, un petit gradin, des tables encombrées de livres russes, surtout Akhmatova. Cela commence ainsi: l’une lit le livre des "Entretiens", l’autre l’écoute. Puis indiciblement les personnages prennent littéralement corps, s’émondent des pages du livre (et d’autres livres). C’est d’autant plus troublant que l’une des actrices a un visage qui n’est pas sans rappeler celui d’Akhmatova. Bientôt, cette dernière parle russe, tout se renverse doucement, la Russie d'hier fait écho à celle d'aujourd'hui. A la fin, les actrices sortent sur la pointe des pieds, une voix derrière la porte nous dit la mort de la poétesse. Avant de nous quitter, l’une des deux actrices a posé sur une chaise un autre livre: "La Russie selon Poutine" par Anna Polikovskaïa. Un signe. Comme si le rêve du spectacle était de faire la jonction entre ces deux Anna.

    Anna Akhmatova

    Anna Andreevna (1889-1966) : Grande poètesse russe, passe la majeure partie de sa vie a Saint-Petersbourg (Leningrad). Ses premiers poèmes publiés à l’âge de 22 ans rencontrent un succès immédiat. Interdite officieusement en 1925, elle est mise à l’index jusqu’en 1940, période de la guerre et d’un court retour en grâce ; ses poèmes sont affichés sur les murs de Stalingrad assiégée. En 1946, attaquée par Jdanov, elle est exclue de l’union des écrivains soviétiques, donc interdite d’édition et de diffusion, mais ses poèmes circulent clandestinement et sa renommée ne faiblit pas. Après le rapport Krouchtchev en 1956 elle est de nouveau publiée, mais le poème « Requiem » dédié à son mari, son fils et à toutes les victimes du stalinisme, n’est toujours pas publié dans son pays. Anna Akhmatova s’est mariée trois fois. Son premier mari, Nikolaï Goumilev, poète et cofondateur du mouvement acméiste avec Anna et Ossip Mandelstam, est fusillé en 1921, il a 36 ans. Son troisième mari, Nikolaï Pounine, est déporté et meurt en camp durant les purges. Quant à son fils, Lev Goumilev, il est arrêté à trois reprises et passera plus de dix années en déportation. A soixante-quinze ans elle fut autorisée, pour la première fois depuis la révolution, à se rendre à l’étranger.

    Lydia Tchoukovskaïa

    Lydia Korneeva (1907-1996) : Fille du célèbre écrivain et critique Korneï Tchoukovski. Femme de lettres, écrivain, critique spécialisée dans la littérature pour enfants. En 1938 son mari est arrêté et fusillé immédiatement. Tenue dans l’ignorance de sa mort, Lydia ne l’apprendra que des années plus tard. Elle-même échappe à l’arrestation en quittant Leningrad, puis elle restera sans travail. En 1939 elle écrit « Sophia Petrovna », un roman traitant d’une citoyenne soviétique exemplaire dont la vie bascule à l’arrestation de son fils. Ce texte secret, écrit au péril de sa vie pendant les purges, restera un document unique sur l’année 1937. « Sophia Petrovna » et son roman « La Plongée » tiré de ses souvenirs de guerre n’ont été édités en Russie qu’à la fin des années 80. Ses lettres ouvertes aux journaux soviétiques, pour la défense d’intellectuels comme Soljénitsine et Sakharov, jamais publiées, mais diffusées en sous-main, lui ont valu une grande popularité et son exclusion de l’Union des écrivains soviétiques.